Redéfinir les nouveaux défis des tenants de la science africaine

Auteur : Allassan Sani Bizo

Allassan Sani Bizo est étudiant en master de socio-anthropologie de la santé à l’Université Abdou Moumouni du Niger. Il travaille sur les réformes de l’OAS sur la formation en santé. Il est assistant de recherche au Lasdel (laboratoire de recherche) depuis 2015. Son adresse mail est : allassansanib35@gmail.com

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Le débat sur la classe intellectuelle africaine ne date pas d’aujourd’hui. Dans les lignes qui suivent, je vais essayer de faire une catégorisation des générations d’intellectuels (gens de sciences et culture) qu’a connus l’Afrique  de l’époque coloniale à nos jours. Bien sûr, la science et les intellectuels existent depuis l’Égypte antique, comme l’a démontré le célèbre historien sénégalais Cheik Anta Diop dans son ouvrage Nations nègres et cultures. Mais il s’agit pour moi de porter un œil sur les intellectuels ayant aussi marqué « l’Afrique moderne ». Je propose de faire une classification de ces intellectuels en trois, voire quatre générations, chacune ayant ses responsabilités morales, historiques et contextuelles.

Si on se le rappelle, la première génération d’intellectuels africains s’est donnée comme responsabilité la dénonciation du colon afin de favoriser la libération du peuple noir. On peut citer les pionniers et les tenants de ce mouvement comme Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas. Leur mouvement vers la négritude et l’affirmation de la culture du peuple noir a largement contribué à la prise de conscience du peuple colonisé et accéléré son accession à l’indépendance. À mon avis, ce fut un combat gagnant.

La deuxième génération a été celle des intellectuels tels que Kourouma (1958) ou Alioune Fantouré. Elle a choisi comme cheval de bataille la critique de la gouvernance politique de nos propres frères, après celle des colons. Elle a amorcé le mouvement du désenchantement de l’élite politique post-indépendances ayant noyé le continent dans les crises, les famines, les guerres, montrant les rôles de bourreau de l’Occident joués par certains dirigeants africains. Ce genre de critique a permis à de nombreux décideurs politiques de revoir certains axes de leurs politiques publiques et a bouleversé éventuellement beaucoup de régimes politiques en Afrique.

La troisième génération est celle qui fait ce retour critique sur elle-même. En effet, le débat intello-intellectuel commença à surgir à la fin du 20ème siècle et au début du 21ème siècle. Ces intellectuels se composent en deux classes. La première relève du camp de l’afro-pessimisme et la seconde du camp de l’afro-optimisme. Parmi les illustres tenants de ce débat, on peut noter par exemple Axelle Kabou (1991) et Jean Claude Djéréké (2007).

En posant la question de l’utilité pragmatique de la science des Africains pour l’Afrique, la quatrième génération ajoute à ce débat l’influence positive de la science ouverte juste. Les intellectuels d’aujourd’hui se sentent plus proches de ceux de la troisième génération que des deux premières. C’est un vrai combat d’avenir entouré d’énormes défis pour la classe intellectuelle africaine contemporaine. Reste à déterminer les mécanismes idéaux pour y parvenir, surtout quand on se rend compte de la petite place qu’on accorde à nos hommes de science dans la conception des politiques publiques du développement. En effet, très souvent, les rares initiatives ou politiques destinées à promouvoir la science et son utilité en Afrique font défaut ou sont parfois mal soutenues et peu organisées. Or, à mon avis, l’efficacité ou l’applicabilité de la « science à l’africaine » dépend d’un côté de sa mise à l’agenda de l’action publique et de l’autre de la capacité de ses intellectuels à mettre leurs recherches au cœur des préoccupations locales afin de produire des résultats capables de faire progresser le continent ou de créer les conditions de son développement à couet, moyen et long terme. C’est pourquoi, à cette heure où nous militons pour une science ouverte juste au service du développement (Piron et al., 2016) les chercheurs africains n’ont qu’à tout gagner. Et nous pouvons nous permettre l’espoir en saisissant l’opportunité de penser, d’innover sur le local et le diffuser facilement avec la crue des avancés dans le domaine de nouvelles technologies de l’information et de communication. Cela est le véritable défi des intellectuels contemporains.

Références

Kabou, A. (1991). Et si l’Afrique refusait le développement ? Paris, l’Harmattan.

Djéréké J-C. (2007). L’Afrique refuse-t-elle vraiment le développement ? Paris, l’Harmattan.

Piron, F., Regulus, S., &Dibounje Madiba, M. S. (2016). Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable. Québec, Canada: Éditions science et bien commun. https://doi.org/10.5281/zenodo.205145

Amougou, T. (2 juin 2016) « Afro-pessimisme et afro-optimisme, il faut sortir de l’utopie » Jeune Afrique, Idées. Consulté à l’adresse : http://www.jeuneafrique.com/330730/societe/afro-pessimisme-afro-optimisme-faut-sortir-de-lutopie/