{"id":1980,"date":"2019-02-11T16:59:30","date_gmt":"2019-02-11T15:59:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.projetsoha.org\/?p=1980"},"modified":"2019-02-11T16:59:33","modified_gmt":"2019-02-11T15:59:33","slug":"aller-au-hameau-ou-au-village-pour-apprendre-les-langues-et-les-savoirs-locaux-une-posture-essentielle-pour-decoloniser-nos-rapports-aux-savoirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.projetsoha.org\/?p=1980","title":{"rendered":"Aller au hameau ou au village pour apprendre les langues et les savoirs locaux. Une posture essentielle pour d\u00e9coloniser nos rapports aux savoirs"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns has-2-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-1 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.projetsoha.org\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_1217-ConvertImage-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1982\" width=\"256\" height=\"192\" srcset=\"https:\/\/www.projetsoha.org\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_1217-ConvertImage-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.projetsoha.org\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_1217-ConvertImage-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.projetsoha.org\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_1217-ConvertImage-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.projetsoha.org\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/IMG_1217-ConvertImage-150x113.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 256px) 100vw, 256px\" \/><figcaption>Champ sah\u00e9lien<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><strong>Auteur<\/strong> : Hamissou Rhissa Achaffert, sociologue de l&rsquo;\u00e9ducation et du num\u00e9rique, stagiaire \u00e0  l&rsquo;Institut de recherche en sciences humaines de Niamey et assistant de recherche du projet SOHA. Pour le joindre : hamissou1992@gmail.com <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 en Tamajeq:\n<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Masnat\u2019in koufar tatissawagharit digh tanagorate tolka masnaten win ghadnine ikan win kel tamajeq. Dagh cirow ta, aray a dassak ghi\nidinet san masnaten kul nasan, olane. Wur\u2019in mikane as aghalak a dodmane san takarfirt id masnat\u2019in koufar ofane wun kel tamajeq.\nMasnat intin ilissen ket nassan olane ghur masawsan.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Dagh cirow ta, i sekn\u00e8 oumouk wa siklan aghlak ilis id masnat in kufar. Odmane san ornane wunan.Ijilwa, aghalak yagot\u2019nin ossofane a\ndishiwilan ilis wan takafirt i wan nassan. Ikin wurrin mikkane walan ka, fellas iliss w\u00e8 wan kufar wurge wanana. Nikkini, tamajeq ai\nmossane ilis nana. Yimikan a ti tilmidan bararan digh lakol oumouk wa silimadan takafarte.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Iff\u00e8 il misal\u2019in masnat\u2019in imagyaken id naden digh cirow ta. Aghalak wunni ilane masnaten yagot nine digh fel ichighilen nasane.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Yi mikkane, Alghikoumat a tassassaghrou bararan kel tamajeq digh ilis nasan. Yi mikkane ar wanda, a jat wasagrhou masnaten itene\natarigh in kel tamajeq fel a jit wussine digh idinet.\n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Introduction\n<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9cole coloniale a profond\u00e9ment d\u00e9connect\u00e9 les jeunes Africains et Africaines de leur milieu culturel. En effet, aujourd\u2019hui beaucoup de jeunes ignorent la richesse culturelle des communaut\u00e9s desquelles ils et elles proviennent. Cela est d\u00fb \u00e0 l\u2019\u00e9cart \u00e9norme existant entre l\u2019origine \u00e9pist\u00e9mologique des savoirs enseign\u00e9s dans les institutions d\u2019apprentissage et les r\u00e9alit\u00e9s sociohistoriques des apprenants. En milieu universitaire, cela s\u2019explique par l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la pens\u00e9e occidentalo-centr\u00e9e bas\u00e9e sur le positivisme qui ignore les savoirs locaux et les langues locales. <\/p>\n\n\n\n<p>Ces savoirs locaux sont consid\u00e9r\u00e9s comme relevant de l\u2019exp\u00e9rience, de la sorcellerie ou de la magie. Or, dans tous les domaines dits\nscientifiques, l\u2019exp\u00e9rience nourrit les savoirs. Les savoirs locaux se nourrissent aussi de l\u2019exp\u00e9rience. Dans les sciences naturelles,\nc\u2019est l\u2019exp\u00e9rience qui permet de produire des connaissances. Dans le domaine des sciences sociales et humaines, l\u2019exp\u00e9rience des\nindividus est per\u00e7ue comme \u00e9tant porteuse de sens. C\u2019est pourquoi dans les recherches, toute la latitude est donn\u00e9e \u00e0 la personne\ninterview\u00e9e pour dire ce qu\u2019elle pense de l\u2019objet de la recherche, sauf dans les cas des \u00e9tudes quantitatives, qui en r\u00e9alit\u00e9 ne permettent\npas de saisir le sens que les acteurs donnent \u00e0 leur v\u00e9cu.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Les pratiques \u00e9ducatives dans les anciennes colonies bas\u00e9es sur l\u2019inculcation de la pens\u00e9e philosophique, sociologique et historique eurocentr\u00e9e ont pour cons\u00e9quence un d\u00e9calage \u00e9norme entre les cadres de pens\u00e9e et les r\u00e9alit\u00e9s socioculturelles. En effet, cette pens\u00e9e qui prend la forme des livres et des articles est survaloris\u00e9e, au d\u00e9triment de la pens\u00e9e locale. L\u2019\u00e9valuation elle-m\u00eame se fonde sur la capacit\u00e9 \u00e0 assimiler la pens\u00e9e d\u2019un auteur ou d&rsquo;une autrice occidentale. Les m\u00e9moires et th\u00e8ses en philosophie en sont un exemple tr\u00e8s illustratif. <\/p>\n\n\n\n<p>Cela implique que la colonisation que nous avons subie a engendr\u00e9 une \u00e9pist\u00e9micide, c\u2019est-\u00e0-dire une destruction des cadres \u00e9pist\u00e9mologiques locaux ou leur assujettissement \u00e0 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie occidentale. Ensuite, elle a provoqu\u00e9 le linguicide, c\u2019est-\u00e0-dire la destruction et l\u2019assujettissement de nos langues au profit des langues coloniales, \u00e0 telle enseigne que certains colonis\u00e9s ont plus honte de ne pas pouvoir parler ou \u00e9crire correctement la langue coloniale que leur propre langue. <\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, ceux qui parlent et maitrisent la pens\u00e9e occidentale sont per\u00e7us comme les rempla\u00e7ants des colonisateurs, c\u2019est-\u00e0-dire les savants, et les autres sont consid\u00e9r\u00e9s comme des cruches vides \u00e0 qui il faut tout apprendre. <\/p>\n\n\n\n<p>Au cours d\u2019une des conf\u00e9rences de Florence Piron, militante de la d\u00e9colonisation des savoirs et de la justice cognitive \u00e0 Niamey (Niger),\nun chercheur de l\u2019institut de recherche en sciences humaines (IRSH) affirme ceci :\n<\/p>\n\n\n\n<p><em>Si avant de cr\u00e9er l\u2019universit\u00e9 Abdou Moumouni de Niamey, les autorit\u00e9s avaient \u00e9cout\u00e9 cette conf\u00e9rence, notre universit\u00e9\nserait orient\u00e9e vers les pr\u00e9occupations locales et les savoirs locaux.\n<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa conf\u00e9rence, Florence Piron veut montrer comment faire des universit\u00e9s des moteurs de d\u00e9veloppement local. Entre autres pistes, elle avait propos\u00e9 d\u2019inviter les universit\u00e9s postcoloniales \u00e0 regarder vers l\u2019int\u00e9rieur, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 valoriser les langues locales et les savoirs locaux, \u00e0 prioriser les pr\u00e9occupations locales dans les programmes et les sujets de recherche afin d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00eatre dans la logique du mim\u00e9tisme et l\u2019extraversion vers le nord. On peut penser au Niger que l\u2019\u00e9nergie solaire soit d\u00e9velopp\u00e9e, car le professeur <a href=\"https:\/\/scienceetbiencommun.pressbooks.pub\/abdoumoumouni\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Abdou Moumouni \u00e9tait le pr\u00e9curseur nig\u00e9rien de l\u2019\u00e9nergie solaire (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Abdou Moumouni \u00e9tait le pr\u00e9curseur nig\u00e9rien de l\u2019\u00e9nergie solaire<\/a>. <\/p>\n\n\n\n<p>Les langues des communaut\u00e9s sont abandonn\u00e9es au profit de la langue fran\u00e7aise pour le cas des anciennes colonies fran\u00e7aises et de l\u2019anglais pour les anciennes colonies anglaises. Ces langues sont impos\u00e9es dans l\u2019\u00e9criture et la communication dans la sph\u00e8re acad\u00e9mique. Au niveau international, beaucoup de chercheurs et chercheuses se plient \u00e0 l\u2019anglais du fait de la domination symbolique qu\u2019exerce le monde anglo-saxon dans le syst\u00e8me science-monde de la publication scientifique (<a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Piron et al. 2017 (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/rfsic\/3292\" target=\"_blank\">Piron et al. 2017<\/a>). On observe ainsi une extraversion des universitaires vers le nord qui oriente leur mod\u00e8le th\u00e9orique de recherche, la langue de publication, les revues et les maisons d\u2019\u00e9dition. <\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, il est plus que n\u00e9cessaire pour les universitaires africains en g\u00e9n\u00e9ral, et du Niger en particulier, de revenir au village et dans les hameaux pour participer au dialogue des savoirs qui se tient au jour le jour dans ces communaut\u00e9s et de faire de la recherche pour le d\u00e9veloppement local durable en lien avec les pr\u00e9occupations locales et en respectant les savoirs locaux. Ce dialogue des savoirs prend une autre forme dans le monde acad\u00e9mique, marqu\u00e9 par la comp\u00e9tition et le cloisonnement entre chercheurs et diff\u00e9rents domaines de recherche qui freine la circulation et le dialogue des savoirs. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans la ligne de la justice cognitive, il est urgent aujourd\u2019hui de casser cette hi\u00e9rarchisation des savoirs pour promouvoir la justice cognitive, c\u2019est-\u00e0-dire la reconnaissance de l\u2019existence d\u2019une \u00e9cologie des savoirs, d&rsquo;une pluralit\u00e9 de savoirs qui ont la m\u00eame valeur heuristique et dont il faut respecter l\u2019origine socioculturelle et historique. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une des postures essentielles \u00e0 la d\u00e9colonisation des savoirs est celle qui consiste \u00e0 \u00ab <em>learning to unlearn in order to relearn<\/em> \u00bb et de \u00ab <em>rethinking thinking itself<\/em> \u00bb (Ndlovu-Gatsheni 2018), c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 d\u00e9construire ce qui nous a \u00e9t\u00e9 inculqu\u00e9 relativement \u00e0 la perception de l\u2019existence des autres formes de savoirs (en dehors du savoir scientifique occidentalocentr\u00e9 qui est enseign\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u00e9cole conventionnelle), afin d\u2019apprendre \u00e0 apprendre aupr\u00e8s de nos grands-parents des savoirs localement utiles. Cette posture permet ainsi de nous remettre en cause et de repenser ce que nous sommes \u00e0 l\u2019origine et ce que nous sommes devenus aujourd\u2019hui apr\u00e8s avoir d\u00e9ploy\u00e9 toute notre \u00e9nergie \u00e0 apprendre et \u00e0 penser comme le colonisateur. C\u2019est pourquoi il est n\u00e9cessaire d\u2019aller au village pour r\u00e9apprendre sa propre langue et d\u2019ouvrir ses yeux, gr\u00e2ce \u00e0 cette rupture \u00e9pist\u00e9mologique que je viens de d\u00e9crire, pour d\u00e9couvrir les savoirs locaux. <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 approcher les populations rurales pour comprendre comment elles analysent leur v\u00e9cu et quels sont les savoirs dont elles disposent. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce billet de blog s\u2019inscrit dans ma posture d\u00e9coloniale du rapport au savoir et \u00e0 la connaissance afin de lutter contre les injustices\ncognitives li\u00e9es au m\u00e9pris et \u00e0 l\u2019ignorance des savoirs locaux et des langues locales, mais aussi \u00e0 contribuer \u00e0 leur valorisation. Je vais\npr\u00e9senter les savoirs des paysans chez les Haoussas et les forgerons et artisans de la communaut\u00e9 touar\u00e8gue.\n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les savoirs des paysannes et des paysans\n<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pendant les vacances pass\u00e9es, j\u2019\u00e9tais au village de Dan Damaou. C\u2019est un petit village de quelque 300 habitants disposants d\u2019une \u00e9cole, d\u2019une case de sant\u00e9 et d\u2019un ch\u00e2teau d\u2019eau aliment\u00e9 avec l\u2019\u00e9nergie solaire. La majorit\u00e9 de la population qui y vit est d\u2019origine haoussa et exerce l\u2019agriculture de subsistance et l\u2019\u00e9levage intensif. Pendant la saison de pluie, hommes, femmes et jeunes prennent leurs outils pour aller au champ labourer la terre. <\/p>\n\n\n\n<p>Une soir\u00e9e, de retour des champs, des agriculteurs me trouvent \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un grand arbre pour me raconter ce qui se passe au\nchamp. Ces paysans ne sont pas des agronomes ni des m\u00e9t\u00e9orologues, encore moins des biologistes, mais ils observent de pr\u00e8s\nl\u2019\u00e9volution de leurs cultures et analysent les conditions climatiques auxquelles elles sont soumises. Ils n\u2019ont pas de laboratoire\nd\u2019analyse, mais ils sont constamment sur leur champ en travaillant la terre et en observant l\u2019\u00e9tat de leur culture pour prendre des\nd\u00e9cisions sur les travaux futurs et surtout anticiper l\u2019invasion des ennemis de cultures. Au cours de l\u2019une de leurs discussions, l\u2019un d\u2019eux\nme dit ceci :\n<\/p>\n\n\n\n<p><em>Cette ann\u00e9e, il a beaucoup plu dans notre zone. J\u2019ai remarqu\u00e9 que les cultures de mil sont saisies par la forte quantit\u00e9 de pr\u00e9cipitation. S\u2019il n\u2019y a pas de rupture de pluie, il est fort possible que le mil ne grandisse pas. Cela peut avoir entre autres cons\u00e9quences, que le mil ne produise pas une tige robuste et que l\u2019\u00e9pi ne soit pas gros du tout. Ce qui va engendrer une mauvaise r\u00e9colte malgr\u00e9 la forte pluviom\u00e9trie enregistr\u00e9e. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cela montre combien de fois ces paysans sont intelligents et dou\u00e9s de savoirs inimaginables que les agronomes ne peuvent pas comprendre \u00e0 cause des murs \u00e9pist\u00e9mologiques de l\u2019universit\u00e9 qui les emp\u00eache de voir et de s\u2019int\u00e9resser au local. Au lieu d\u2019enseigner l\u2019agronomie \u00e0 un \u00e9tudiant de licence qui va passer tout ce cycle peut \u00eatre sans aller aux champs, il est essentiel d\u2019aller au village, car les d\u00e9positaires des savoirs en agriculture sont l\u00e0-bas. Ce sont eux qui vont enseigner aux enseignants chercheurs et apprendre aussi de la part de ces enseignants chercheurs des savoirs en agronomie qu\u2019ils vont tester dans leur champ. Les \u00e9tudiants vont apprendre ainsi aupr\u00e8s de leurs grands-parents dans leur langue respective. Ce dialogue de savoir est essentiel pour d\u00e9velopper l\u2019agriculture au Niger, car c\u2019est la premi\u00e8re activit\u00e9 \u00e9conomique du pays. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce village, les populations qui y vivent font appel \u00e0 l\u2019expertise des peulhs qui sont les \u00e9leveurs par excellence. Ce sont eux qui savent traiter les maladies des animaux, des consultants. Ce sont eux par exemple qui conseillent sur les types de plantes que les animaux doivent manger \u00e0 telle ou telle p\u00e9riode de l\u2019ann\u00e9e, pourquoi et quand donner du sel aux animaux. D\u2019ailleurs, les populations ont plus confiance en ces \u00e9leveurs que dans les agents v\u00e9t\u00e9rinaires qu\u2019ils accusent souvent de donner des mauvais traitements et de tuer leurs animaux. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les savoirs des artisanes et des artisans\n<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 touar\u00e8gue, les jeunes hommes et femmes apprennent d\u00e8s leur bas \u00e2ge des savoirs localement indispensables pour toute la communaut\u00e9. C\u2019est essentiellement la couche des <strong><em>inadens<\/em><\/strong>, les forgerons et les artisans, qui s\u2019occupent du travail de transmission des savoirs. Les hommes travaillent le fer et le bois pour concevoir les outils indispensables pour la communaut\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, relativement au travail du bois, les hommes fabriquent entre autres :\n<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Tedoubout <\/em><\/strong>(le lit comportant les piliers, les deux t\u00eates du lit et les supports) <strong><em>T\u00e8karkart <\/em><\/strong>(la poulie)<br> <strong><em>Tchiokalen <\/em><\/strong>(les cuill\u00e8res)<br> <strong><em>Imolane <\/em><\/strong>(les louches) <br><strong><em>Alkada <\/em><\/strong><em>(<\/em>Recipient traditionnel en bois<em>)<br> <\/em><strong><em>Tchrik\u00e8ne <\/em><\/strong>(les selles de chameau qui sont de quatre cat\u00e9gories. Le <strong><em>Kantarki<\/em><\/strong>, la selle utilis\u00e9e lors des d\u00e9placements, la <strong><em>Tahiass <\/em><\/strong>pour les petits voyages, la <strong><em>Takokeyte <\/em><\/strong>utilis\u00e9e par la classe moyenne lors des festivit\u00e9s et les voyages, et la <strong><em>Tamzak <\/em><\/strong>qui est tr\u00e8s bien orn\u00e9e et qui n\u2019est utilis\u00e9e que lors des festivit\u00e9s de grande importance comme les c\u00e9r\u00e9monies de mariage).<br> <strong>Igeydane <\/strong>(deux supports utilis\u00e9s pour rassembler des couvertures et des tissus d\u2019ornement de la tente d\u2019une jeune mari\u00e9e). <strong><em>Toutoungourte <\/em><\/strong>(les deux supports principaux du lit)<br> <strong><em>Tind\u00e9 <\/em><\/strong>(le mortier)<br> <strong>Ezaghane <\/strong>(le pilon) <\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes, quant \u00e0 elles, fabriquent des objets d\u2019art destin\u00e9s \u00e0 l\u2019ornement de la chambre de la jeune mari\u00e9e ou l\u2019ornement de certains\nobjets comme la fabrication de la <strong><em>Tamzak <\/em><\/strong>qui n\u00e9cessite un travail collaboratif entre l\u2019artisan et sa femme. C\u2019est la selle la plus\npr\u00e9cieuse ! Seuls les riches peuvent s\u2019en procurer, car elle vaut un chameau.\n<\/p>\n\n\n\n<p>En dehors de ce coup de pouce qu\u2019elles donnent aux hommes, elles fabriquent entre autres :\n<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Achakouwa <\/em><\/strong><em>(le deuxi\u00e8me objet d\u2019embellissement le plus pr\u00e9cieux d\u2019un chameau utilis\u00e9 lors des festivit\u00e9s et c\u00e9r\u00e9monies. Il s\u2019accroche \u00e0 la selle du chameau)<br> <\/em><strong><em>Abewoune <\/em><\/strong><em>(l\u2019objet d\u2019embellissement du chameau le plus pr\u00e9cieux. Il s\u2019accroche \u00e0 la selle du chameau).<br> <\/em><strong><em>Tilgame <\/em><\/strong><em>(Une corde en peau qui sert \u00e0 attacher les couvertures rang\u00e9es dans les Igeydanes) <\/em><strong><em>Tighrik\u00e8ne <\/em><\/strong><em>(les sacs qui s\u2019accrochent \u00e0 la tente d\u2019une jeune mari\u00e9e) <\/em><strong><em>Idifrane <\/em><\/strong><em>(Les coussins touaregs) <\/em><br><strong><em>Tar\u00e8zime <\/em><\/strong>(<em>La corde en peaux qui est utilis\u00e9e pour conduire le chameau<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le travail de fer est essentiellement effectu\u00e9 par les hommes qui disposent chacun de son trousseau qui s\u2019appelle <strong><em>Aloka. <\/em><\/strong>Chaque jeune forgeron dispose des vari\u00e9t\u00e9s de marteaux et d\u2019une enclume pour son travail. Ce travail permet de fabriquer entre autres : <br><strong><em>Tizigiyaze <\/em><\/strong>(Les couteaux)<br> <strong><em>Tikobaw\u00e8ne <\/em><\/strong>(Les sabres)<br> <strong><em>Akaskabou <\/em><\/strong>(Un outil d\u2019embellissement du chameau qui se place sur sa t\u00eate)<br> <strong><em>Tchigimt <\/em><\/strong>(Un anneau qui se pointe \u00e0 la narine d\u2019un chameau et \u00e0 laquelle on attache la <strong><em>Tar\u00e8zime <\/em><\/strong>qui sert \u00e0 conduire le chameau) <strong>Etc. <\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<p>Cela implique que dans la communaut\u00e9 touar\u00e8gue, tous les savoirs utilis\u00e9s dans l\u2019artisanat sont utilis\u00e9s pour r\u00e9pondre aux exigences\nculturelles et aux besoins sociaux. Les artisans travaillent au jour le jour pour r\u00e9pondre aux diff\u00e9rentes demandes de fabrication des\nobjets d\u2019art. Ces objets sont donn\u00e9s sous forme de cadeau ou sont vendus \u00e0 un membre de la communaut\u00e9 qui en aurait besoin.\n<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019acquisition des savoirs et des comp\u00e9tences n\u00e9cessaires \u00e0 la fabrication de ces outils et objets tr\u00e8s importants par la communaut\u00e9 se\nfait de mani\u00e8re ouverte, dans la collaboration et l\u2019entraide mutuelle. Les artisanes par exemple font le travail collaboratif pour s\u2019entraider\nlorsqu\u2019il est n\u00e9cessaire de finir un travail rapidement. Ces artisans n\u2019ont jamais suivi des cours de g\u00e9om\u00e9trie, de physique ou de chimie\npour comprendre comment superposer correctement les deux parties d\u2019une selle ou pour savoir comment fondre le plomb ou le cuivre\nn\u00e9cessaire au travail d\u2019embellissement de la <strong><em>Tamzak<\/em><\/strong>.\n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion\n<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Malheureusement, aujourd\u2019hui ces savoirs sont rel\u00e9gu\u00e9s au second rang \u00e0 cause de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la pens\u00e9e eurocentr\u00e9e. La tente\nest remplac\u00e9e par la maison en banco, le chameau est remplac\u00e9 par la moto, les cuill\u00e8res en fer inoxydables remplacent les cuill\u00e8res\nen bois. Ces savoirs sont marginalis\u00e9s au profit du savoir scientifique occidental.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Il est plus que n\u00e9cessaire aux jeunes Africains et Nig\u00e9riens en particulier de d\u00e9coloniser leur pens\u00e9e pour revaloriser le local et se lib\u00e9rer de l\u2019invasion de l\u2019industrie afin de conserver cette immense richesse culturelle dont disposent nos parents de la campagne. Cette d\u00e9colonisation passe par l\u2019utilisation des outils de nos artisans afin de contribuer au d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9conomie locale. Elle passe aussi par la reconnaissance de leur savoir et de leurs comp\u00e9tences au m\u00eame titre que les savoirs industriels qui nous ab\u00eement aujourd\u2019hui. <\/p>\n\n\n\n<p>Se d\u00e9coloniser ne signifie pas de rejeter les savoirs occidentaux et les langues coloniales, mais plut\u00f4t de les consid\u00e9rer au m\u00eame titre\nque les savoirs locaux et les langues locales dans le souci de la justice cognitive.\n<\/p>\n\n\n\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 touar\u00e8gue (<strong><em>Tifinagh<\/em><\/strong>) dispose de son propre alphabet d\u2019\u00e9criture que quelques personnes utilisent encore pour saisir les<br> noms des contacts ou des messages, mais qui n\u2019est pas du tout maitris\u00e9 par les jeunes. Pour faire justice cognitive \u00e0 ce peuple, l\u2019\u00c9tat nig\u00e9rien a l\u2019obligation d\u2019enseigner aux enfants de cette communaut\u00e9 dans leur propre langue et en utilisant cette \u00e9criture. L\u2019\u00c9tat aussi doit cr\u00e9er des centres d\u2019apprentissage de ces m\u00e9tiers d\u2019arts et d\u2019artisanats pour vulgariser les savoir-faire des artisans et des artisanes du Niger en g\u00e9n\u00e9ral. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans la sph\u00e8re scientifique, il est important d\u2019aller vers cette rupture \u00e9pist\u00e9mologique pour assurer un meilleur ancrage culturel et linguistique de nos productions scientifiques. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur : Hamissou Rhissa Achaffert, sociologue de l&rsquo;\u00e9ducation et du num\u00e9rique, stagiaire \u00e0 l&rsquo;Institut de recherche en sciences humaines de Niamey et assistant de recherche du projet SOHA. Pour le joindre : hamissou1992@gmail.com R\u00e9sum\u00e9 en Tamajeq: Masnat\u2019in koufar tatissawagharit digh tanagorate tolka masnaten win ghadnine ikan win kel tamajeq. Dagh\u2026<\/p>\n<p> <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/www.projetsoha.org\/?p=1980\"><span>Lire la suite<\/span><i class=\"crycon-right-dir\"><\/i><\/a> <\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[440,441,374],"tags":[451,393,412,406],"class_list":["post-1980","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-alienation-epistemique-et-decolonialite","category-recit-social","category-reflexions-sur-la-science-ouverte","tag-decolonisation","tag-justice-cognitive","tag-niger","tag-savoirs-locaux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1980","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1980"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1980\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1983,"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1980\/revisions\/1983"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1980"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1980"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.projetsoha.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1980"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}