Ce que le concept de justice cognitive nous apporte : témoignages

Voici les réponses recueillies sur Facebook et dans plusieurs groupes de discussion SOHA sur WhatsApp à la question suivante posée par Florence Piron en vue de sa participation à une table ronde le 14 décembre 2017 : comment le concept de JUSTICE COGNITIVE et celui de co-construction des savoirs (recherche-action participative et boutiques des sciences) ont-ils inspiré les membres africains et haïtiens du réseau SOHA dans leurs travaux ou cadres conceptuels?

Merci à Abdou-Raman, Léonie, Lopsiwa, Hamissou, Yahaya, Célestine, Rency Inson, Wood Mark, Peterson, Judicaël, Djossè, Wenceslas, Albéric, Anselme, Abdoul Kafid, Ikoanga et tous les autres…

Témoignages du Bénin

La justice cognitive et la co-construction des savoirs ont des impacts sur mes travaux de recherche et mes cadres conceptuels à plusieurs égards. 1. Aussi bien chez les enseignants que les étudiants et jeunes chercheurs, ça exacerbe positivement la nécessité de partager et de sortir du cycle de la compétition. Plus on reçoit, plus le besoin de partager augmente. 2. Lorsque on devient sensible à ces sujets, on ne fait plus le choix des sujets de recherche au hasard, on fait attention à l’intérêt des personnes concernées et aux savoirs locaux. Au niveau du cadre conceptuel c’est aussi une révolution. La voie est ouverte désormais pour accéder à plus de documentation, notamment les documents produites sur la zone d’étude ou des zones similaires. Même des personnes qui étaient sensibles à ces sujets sans trop le savoir savent maintenant mettre les mots sur les positions épistémologiques, adopter la rédaction épicène et oeuvrer pour une utilisation du » je » dans les travaux de recherche à la place du « nous » hautain ou du « on » furtif. Plus généralement, la maîtrise des outils informatiques, technologiques et collaboratifs se développent et s’incrustent dans la vie quotidienne. Il y a même des opportunités qui s’ouvrent alors en terme d’accès à des offres d’emplois, de bourses et autres compétitions auxquelles on n’aurait jamais eu accès autrement. D’autres ont même des idées d’entreprise pour régler des problématiques informatiques auxquelles ils pensent que l’on se confronte de plus en plus (il y a d’ailleurs des exemples dans notre groupe béninois). Il y enfin une démystification de l’activité de recherche et même de l’apprentissage puisqu’on découvre l’autoformation et une pratique de publication plus accessible mais toujours rigoureuse.

Si j’avais eu connaissance de ces concepts dès mon inscription à l’université, mon comportement en matière de partage de connaissance aurait été totalement différent : l’esprit de concurrence nous a toujours animés d’une manière ou d’une autre au point où on pense que partager l’information aux amis permettrait à ces derniers de prendre de l’avance sur soi. Mais bien au contraire, on gagne même plus qu’on donne quand on partage : c’est une des valeurs prônées par la science ouverte. L’autre chose, c’est que les étudiants africains, en particulier béninois, se mettent déjà dans leurs têtes l’idée de ne pas être utiles à la société et sous-estiment leur potentialité qui peut-être somnole en eux. Ceux qui ont réussir à prendre connaissance de la justice cognitive et de la valorisation des savoirs, comme mon cas, arrivent à rétablir cette estime de soi autrefois banalisée.

Mon expérience la plus récente a été la communication que j’ai donnée lors de la journée « Francophonie numérique » à Utrecht aux Pays-Bas. La première des choses qui m’a frappé quand je suis arrivé dans ce pays, c’est la langue. Tout était en hollandais, comme vous vous en doutez. Mais il y avait des personnes qui parlaient aussi l’anglais, ce qui m’a facilité mon orientation. J’ai rapidement fait le lien avec notre idéal de justice cognitiveen imaginant un monde où nos langues vernaculaires pourront coexister avec le français qui est la langue officielle du Bénin, par exemple. Dans ma communication qui portait sur les Mooc en Afrique de l’Ouest francophone, j’ai parlé des enjeux que j’ai identifiés pour les différents acteurs. C’était beaucoup plus facile à expliquer sociologiquement quand j’ai fait recours à mon « Gungbé », ma langue maternelle. Parce que la technologie n’est pas neutre dans la société, elle fonctionne avec celle-ci. Avant de connaître le concept de justice cognitive, je n’aurais pas pensé à exprimer ces réalités dans ma langue, devant ces « grands » professeurs et ces professionnels. Tout le monde a souligné la richesse de ces va-et-vient avec une autre langue. J’ai défendu le français comme une langue qui fait partie de notre patrimoine, mais cette langue doit désormais servir à valoriser nos langues locales par le jeu des traductions (de résumé, de titre, de chapitre, de phrases, etc). Ce qui signifie aussi que nos parents qui maîtrisent mieux ces langues peuvent jouer pleinement leur rôle. Je prends toujours l’exemple de ma mère qui lit sa bible en Gungbé. C’est aussi une façon de coconstruire. Et je sais d’ores et déjà que le résumé de ma thèse sera traduit en Gungbé.

À y voir de près, la co-construction des savoirs est ce que recommande le système Licence-Master-Doctorat (LMD) que le Bénin expérimente depuis peu. Ceci permet aux apprenants d’apporter une touche à leur propre formation. Dans mon cours d’informatique ou de communication documentaire, je fais participer les apprenants et nous retenons ensemble l’essentiel du module au lieu que je vienne déverser un savoir tout fait.

Le concept de justice cognitive est un concept qui nous pousse à amener à partager davantage nos connaissances en matière de numérique. Il nous pousse à essayer de donner la même chance aux étudiants de notre entourage d’utiliser les outils de numérique. Ce concept nous montre qu’ensemble, même sans moyens financiers, on peut faire de grandes choses au service du développement local. Un exemple, c’est le club science ouverte de Parakou qui est un fruit du concept de justice cognitive.

Grâce à la notion de justice cognitive et surtout à l’utilisation des outils de travail collaboratif, nous, étudiants, pouvons facilement partager nos travaux avec nos collègues pour correction et amélioration. De même, cela nous facilite les travaux à distance et contribue en grande partie à l’éveil progressif de la couche estudiantine quant à leur potentiel à contribuer au développement durable.

Le concept de JUSTICE COGNITIVE a éveillé la conscience des étudiants sur le talent, le potentiel qui dormaient en chacun d’eux. Si je prends l’exemple du Bénin, beaucoup d’étudiants apprennent désormais par eux-mêmes et à leur tour partagent ces connaissances avec les autres, car ils ont compris l’importance du partage et du travail collaboratif. Les connaissances dont je parle ici sont plus axées sur l’usage du numérique.

Témoignage du Burkina Faso

Bon, je ne sais pas si ce que je vais dire n’est pas une bêtise, mais le concept de justice cognitive a contribué à renforcer ma conviction sur la valeur des savoirs du monde rural. A titre illustratif, j’ai créé en aout dernier un incubateur rural pour accompagner les entrepreneurs ruraux. Actuellement je suis en train de mettre sur pied le blog Faso paysan pour jouer le rôle d’un incubateur virtuel. J’ai découvert le concept tout récemment mais je peux mesurer combien il me conforte dans mon engagement et mon combat pour la valorisation du leadership paysan africain. J’ai d’ailleurs orienté mon sujet de mémoire sur l’entreprenariat rural comme stratégie de développement local. Le contexte actuel des incubateurs est un atout pour moi.

Témoignages du Cameroun

À travers des liens Internet 💻et des livres 📚 numériques en libre accès portant sur la méthodologie de recherche en sciences sociales, j’ai pu réaliser avec brio mon mémoire de Master pro en sciences sociales pour le développement en Août 2017. Cette documentation m’a permis d’aller au delà des bribes de connaissances que j’ai acquis tout au long de ma formation. En un mot comme en mille, intégrer le projet SOHA /APSOHA a été pour moi exceptionnel tant sur le plan académique que sur les relations humaines.

Personnellement, je considère qu’il est préférable d’appréhender les besoins en littératie de l’Afrique et probablement aussi d’Haïti sous le prisme de l’éthique et à la lumière du concept clé de « justice cognitive ». Les injustices cognitives, c’est-à-dire les injustices propres au domaine du savoir, sont hélas monnaie courante en Afrique francophone. Elles se manifestent en effet, dans le domaine de la recherche, par l’incapacité des chercheurs de se déployer au mieux de leur potentiel et de leurs talents, en vue de contribuer au « développement  local durable » de leur pays (cf. votre ouvrage Justice cognitive…p. 16). Dans la mesure où l’objectif de la démarche est le développement humain, je considère que le cadre théorique de la justice cognitive englobe également les frustrations dues aux difficultés conjoncturelles ou systémiques de la mise en œuvre de l’alphabétisation et plus largement, de la littératie. Nous savons en effet que les compétences en littératie permettent à l’adulte de savoir lire et écrire compter ; mais le gain cognitif va bien au-delà de simples compétences techniques en lecture et écriture. L’alphabétisation, et plus largement la littératie, permet à l’adulte de mieux appréhender les problématiques contemporaines, d’exercer sa citoyenneté, et même d’encadrer ses enfants scolarisés. C’est ainsi que l’alphabétisation de l’adulte, surtout lorsqu’elle a pour vecteur la langue africaine (dans laquelle il a déjà une compétence orale avérée), et la littératie contribuent  à l’amélioration du standard de vie de l’ensemble de la société, et donc au développement humain.

À mon sens, je pense que la justice cognitive est une manière de valoriser les savoirs humains sans discrimination aucune, d’accepter d’être flexible en matière d’idées, de laisser la liberté à l’autre de partager sa pensée sans être frustré.

Pour moi, la justice cognitive est un concept complexe qui permet l’accès aux savoirs scientifiques et techniques à tous, sans distinction de race ni de sexe.

Témoignages d’Haïti

Le Concept de justice cognitive m’a donné l’occasion de redéfinir mon rapport au savoir. Je cesse de mépriser le potentiel du savoir dit non scientifique (parce qu’il n’est pas construit suivant la charte épistémique de la science blanche) pour prendre conscience que la science normative n’est pas l’unique modalité de connaitre. Du coup, je me débarrasse peu à peu de cette aliénation épistémique qui m’a toujours évité de penser le local sans l’extérieur (l’occident) qui, pour moi, était le seul capable de dicter le sens du savoir.

La justice cognitive, au-delà de l’idéal visant la communication entre les sociétés dépositaires d’une ou des formes de savoir, me fait comprendre que la valeur d’une connaissance, avant d’être internationalisée, se crée localement. Et que même le savoir (à titre d’exemple, le savoir scientifique) qui se prétend universel, systématique et le plus objectif/impartial, avant d’être exporté ou imposé dans d’autre lieux, suit ce processus de création de valeur à partir d’un local qui fonctionne sous l’emprise de codes culturels, sociaux et politiques bien définis selon les spécificités de ce local… Ce concept m’inspire un projet de thèse sur le statut des mobiles de production de la science et de la technique en Haïti. Par son entremise, j’entends bien démontrer que nos pratiques d’élucider le réel à partir d’une importation de savoirs se révèlent infertiles, que nous devons sortir du mythe de l’universalité des cadres normatifs édifiés pour résoudre des problèmes exotiques, que la science en soi peut se révéler stérile ou fertile dépendamment de l’usage qu’on en fait. Ce projet est grand et ambitieux. Chaque jour, je me plonge dans une  dynamique d’apprentissage qui fait communiquer les penseurs d’horizons divers. Surtout, je fais un exercice d’appropriation des avancées épistémiques des auteurs du continent noir, et ceci sans perdre de vue l’ultime but qui consiste à déceler la meilleure formule capable de répondre au problème suivant: pourquoi après deux cent ans d’importation de savoirs scientifiques eurocentrés, Haïti peine encore à trouver le feu de sa chandelle?
Ainsi, je me place sous l’égide des canons de la science ouverte juste. Le concept de justice cognitive propose un cadre définissant des obstacles empêchant le déploiement d’une pensée alternative/relative capable de lancer, en boucle, l’émancipation épistémique, socio-culturelle, politique de l’État fondé après la première révolution anti-coloniale. Le concept de justice cognitive m’a forcé à chercher à comprendre pourquoi, à la sortie d’une révolution anti-coloniale, l’État mis en place n’a pas pu se libérer des survivances de colonialité? Hier, j’étais dans Achille Mbembe, aujourd’hui je suis dans Paulin Houtondji, demain je visiterai Felwine Sarr, pour enchaîner peut-être avec d’autres contributeurs ou contributrices du CERCLECAD, du CAHIERS D’ETUDES AFRICAINES… et qui sait, cela me permettrait de ressaisir la portée de Fanon, Cheik Anta Diop… Bref, le concept de justice cognitive est un élan vers la prise de conscience épistémique, seule base capable de faire conjuguer la science avec les grands enjeux de chaque réalité sociétale.

La justice cognitive, et ma rencontre avec Florence particulièrement, m’ont permis de prendre conscience de l’importance de la valorisation des épistémologies du sud. Ce concept m’a stimulé à renforcer ma faible littératie numérique au point où j’ai intégré dans mon travail de mémoire de licence les logiciels collaboratifs comme un des modes d’usage du smartphone d’un étudiant. C’est à partir de là que j’ai fait mes premières expériences de travail collaboratifs. Maintenant, avec le Réseau des bénévoles des Classiques des sciences sociales (REJEBECSS), on réalise des formations sur des notions en rapport avec ce concept dans certaines provinces haïtiennes et dans la capitale à l’intention des jeunes.

Témoignages du Niger

Il y en a pleins d’exemples d’initiatives qui sont nées de la quête de la justice cognitive en Afrique et en Haïti. Notre groupe WhatApp en est un exemple. Le concept de justice cognitive théorise en tout cas les aspirations des jeunes universitaires d’Afrique et d’Haïti. La justice cognitive est essentielle….et actuellement les chercheurs et chercheuses de ces parties du monde comprennent bien cela car ils s’interrogent sur la nature de la recherche, sa pertinence, le rôle du chercheur. Ce concept questionne notre existence dans un monde dominé par les puissances impérialistes. Il questionne les rapports sociaux, il questionne le vécu, il questionne l’attitude de tous par rapport au bien être collectif. Parmi les actions concrètes qu’il entraîne, il y a par exemple les formations sur le numérique que je donne avec mes amis, la création du centre de formation au numérique, les exposés et débats autour de la justice cognitive, la création d’un groupe de jeunes étudiants et chercheurs qui discutent de l’actualité, de la recherche, beaucoup d’engagement en faveur de la lutte contre les injustices cognitives. En tout cas ce concept de justice cognitive est essentiel surtout pour les jeunes chercheurs du Sud. Dans mes études, il y a la rédaction épicène que j’ai adoptée dans mon mémoire, l’usage de zotero pour la bibliographie, le développement de mes compétences numériques avec notamment les logiciels de travail collaboratif en ligne que j’ai découvert à travers le réseau SOHA, le partage des trouvailles aussi.. Je pense qu’il n’y a pas seulement de l’action mais un changement d’attitude et de comportement. Par exemple, l’esprit du partage, l’amitié intellectuelle (comme tu l’as appelée), l’empowerment, l’engagement en faveur du développement local, etc.

Ce qui m’a impressionné sur la justice cognitive, c’est surtout la promotion du libre accès. J’ai découvert des sites où je pourrais télécharger des milliers d’articles… en libre accès. Cela est très important pour les étudiants et chercheurs des pays africains qui n’ont pas de ressources pour payer ces documents.

Le concept de la justice cognitive est au coeur de l’assemblage des sciences: celle considérée dès le début comme conventionnelle, et de la science locale, pratique produite par la société et qui permet à cette société résoudre des problèmes quotidiens. Ce concept permet aux sociétés sudistes comme nordistes de participer à la production de savoir scientifique librement, par la valorisation de tout savoir, autant local que international, du Sud comme du Nord. En termes pratiques, il intègre les jeunes chercheurs, notamment les étudiants, à s’impliquer dans la sciences sans une véritable limite conventionnelle.

Personnellement je pense pour que ce concept est l’outil de transition pour le savoir local et encourage les jeunes chercheurs à intégrer la sphère de la science pour la compléter. On peut ajouter que ce concept encourage à ajouter le résumé des mémoires en langues nationale pour vulgariser dans les villages. Par exemple, je l’ai fait avec un mémoire sur la planification familiale du postpartum, c’est à dire l’utilisation de la méthode MAMA jusqu’à 6 mois après l’accouchement ,en un mot l’allaitement maternel exclusif jusqu’à 6 mois.