De SOHA à l’APSOHA, toujours plus d’étudiants et d’étudiantes 2.0 en Haïti et en Afrique

Auteur : Rency Inson Michel

Rency Inson Michel a ouvert les yeux à la lumière à la Grande Rivière du Nord, une commune du nord d’Haïti. C’est là qu’il a fait ses études primaires et secondaires avec brio. Aîné d’une famille de cinq enfants, Rency Inson est détenteur d’un diplôme de DELF, de certificats de formation dans divers domaines tels la communication, le leadership et gestion de ressources… et de surcroit des certificats d’honneur et mérite pour des séances de formation qu’il a animées. Âgé aujourd’hui de 25 ans, Rency Inson est sur le point de boucler le cycle de formation en sociologie qu’il suit depuis octobre 2012 à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti. Très passionné par la recherche, il souhaite poursuivre sa formation universitaire jusqu’au niveau du doctorat et parvenir à se tailler une place de choix  dans le monde scientifique.

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Une université qui demeure myope devant les brassages qui s’opèrent autour d’elle vit dans une tour d’ivoire qui risque de s’écrouler sous ses pieds. Guy Rocher

Parce que le projet SOHA (Science ouverte en Haiti et en Afrique francophone) a, le nez dans le guidon, ravivé la flamme de la passion d’un nombre croissant de jeunes chercheurs et chercheuses d’Haïti et d’Afrique francophone ; parce qu’il a pu mettre à nu de nombreuses insuffisances de la science telle que conçue dans la charte épistémique dominée par le positivisme ; parce qu’il a su dévoiler les diverses injustices cognitives oppressant les talents des chercheurs et chercheuses des Suds au détriment d’une contribution réelle de l’Université au développement local durable, il est nécessaire de marquer péremptoirement que ce projet de recherche-action peut se vanter de contribuer au progrès de la science. Terminée en juin 2017, cette fructueuse initiative dont le relais est assuré aujourd’hui par l’APSOHA (Association pour la Promotion de la Science Ouverte en Haiti et en Afrique francophone) a de surcroit le mérite d’avoir forgé des ÉTUDIANTS et des ÉTUDIANTES 2.0 dans ses zones cibles : Haïti et l’Afrique francophone.

L’ÉTUDIANT ou ÉTUDIANTE 2.0 est profondément et intrinsèquement moderne. À la lumière de la théorie de la structuration d’Antony Giddens, j’estime que ce prototype d’étudiant, par sa condition moderne, ne poursuit pas sa quête de savoir uniquement dans des interactions de face-à-face. Il est conscient d’évoluer dans un cadre d’interaction – qu’il maitrise – constitué d’individus dont la plupart sont absents mais qui, par l’usage d’un ensemble de logiciels collaboratifs, sont capables d’interagir : magie du numérique. L’ÉTUDIANT ou ÉTUDIANTE 2.0 engage donc, en toute conscience, des interactions dans des contextes de coprésence faisant corps à des systèmes dont la principale propriété est la distanciation espace-temps. Il ou elle réussit à faire une mise à profit – rentable pour sa formation universitaire – de la dynamique proximité-distance à la faveur d’un usage rationnel des nouveaux moyens de communication que nous apporte la modernité.

L’ÉTUDIANT ou ÉTUDIANTE 2.0 ne consomme pas le numérique de manière naïve. Son comportement face au numérique est intentionnel. Tel que nous l’enseigne Antony Giddens, « un acte est dit intentionnel lorsque son auteur sait ou croit que cet acte possède une qualité particulière ou conduit à un certain résultat et qu’il utilise cette connaissance ou cette croyance pour obtenir cette qualité ou atteindre ce résultat[1] ». L’ÉTUDIANT ou ÉTUDIANTE 2.0 a conscience des opportunités favorables à sa performance intellectuelle qui sont offertes par le numérique et agit en conséquence à la faveur d’une connaissance adéquate et nécessaire, c’est-à-dire en s’armant d’outils lui permettant de jouir des bienfaits de cette richesse informatique. Sa consommation du numérique est éclairée, car il ou elle comprend les enjeux et les principes régulant les mécanismes d’organisation et de fonctionnement du numérique.

L’ETUDIANT ou ÉTUDIANTE 2.0 est un rat du numérique. La bibliothèque traditionnelle ne lui apparait plus comme le seul moyen pouvant lui permettre de réaliser des recherches documentaires. Il ou elle connait les grandes ressources informatiques rendant apte à mobiliser, en un temps record, des documents valides et à jour sur le web scientifique, à rédiger avec le plus d’automatisme technique possible ses travaux académiques et à effectuer des traitements de données empiriques. Il ou elle est membre des réseaux sociaux scientifiques dont LinkedIN, Research Gate, Google Scholar, etc. en vue de se construire à la fois un capital cognitif et un capital social qu’il ou elle peut d’ailleurs convertir en capital économique.

Grâce à mon apprentissage, au fil du projet SOHA, de Framapad et de Google doc, de Dropbox et de Trello en passant par celui de wiki et de Framadate, je suis à même de travailler collaborativement, à distance et de manière asynchrone. À la faveur de Zotero et de Diigo en passant par Pearltress, conserver les traces de mes trouvailles sur le web n’est plus la mer à boire. Je ne saurais omettre, dans cette liste non exhaustive des « cours » qui m’ont été dispensés par cette « école SOHA du numérique », le guide de recherche documentaire qui, en huit étapes, permet d’exploiter les millions de ressources disponibles sur le web scientifique sans avoir besoin de délier les cordons de la bourse, en évitant les bases de données payantes des éditeurs commerciaux. Mon rapport au numérique ne saurait être nocif, délétère pour mes projets intellectuels. Il est au contraire conscient et instructif : donc vertueux.

La finalité des actions de l’APSOHA est pratique : combattre les injustices cognitives, ces achoppements auxquels se heurte l’université dans les pays des suds quand il s’agit d’œuvrer au développement local durable. C’est justement dans le cadre de sa noble quête de justice cognitive que cette association internationale lance des assauts redoutables contre la faible littératie numérique constatée dans les pays des Suds. Ce combat servira au renforcement de l’outillage intellectuel d’Haïti et de l’Afrique francophone! Car, comme le note Jean Price Mars[2], « l’outillage intellectuel d’un peuple n’est pas seulement formé du nombre de ses écoles primaires et secondaires, de ses facultés de hautes études, de ses laboratoires scientifiques où se confinent quelques savants, mais il comprend aussi les moyens et les modes de propagation de la pensée».

En vérité, le numérique est au centre de ce jeu. Aussi, pour obvier au manquement de l’outillage intellectuel de mon pays, je défends l’idée légitime de la nécessité d’une génération d’ÉTUDIANTS et d’Étudiantes 2.0 : gage de la citoyenneté 2.0 en vue d’un engagement citoyen  pour la démocratisation de ce dispositif que représente le numérique.

Que vive l’APSOHA contre la pérennisation des incompétences et des illusions numériques, deux des formes de manifestions de la fracture numérique en Haïti!

[1] Voir, Anthony Giddens, Constitution de la société (1984), France : Presses Universitaires de France

[2] Voir Jean Price Mars, Vocation de l’Elite, pp39